RÉALITÉ INSTABLE ET SAVOIRS MOUVANTS
RACCOMMODER LE TISSU DU MONDE

Le réel est devenu instable, il glisse entre nos doigts.

Par où l’attraper quand, dans le flux des réseaux sociaux, tout est surface et mousse d’une vague qui en remplace une autre à peine celle-ci formée.

Rêvé comme place du village global, lieu de partage de connaissances et conscience artificielle d’une humanité enfin réunie, Internet s’énonce désormais aussi comme (auto)propagande pour une image égotique de soi et du monde.

Par où l’attraper quand les sciences dévoilent une complexité de plus en plus grande et que les biotechnologies ouvrent à des possibles déconcertants, terreaux de tous les fantasmes utopiques et dystopiques.

La crise de la science occidentale, entre fake news et réémergence des savoirs vernaculaires, empiriques et situés, énonce aussi —surtout— une soif de réappropriation et de partage de savoirs pluriels.

Par où l’attraper quand les certitudes et les catégories s’effondrent, quand Je est, littéralement, un Autre qui cohabite dans le même corps avec des bactéries, quand les identités sont fluides et les genres multiples.

Au moment où nous redécouvrons l’interdépendance systémique du vivant et du système Terre, où nous n’avons plus de lointains, seulement des prochains, que ce soit en terme de territoires ou de vivants, des algues et micro-organismes, aux plantes, aux animaux et à nos « frères humains » qui vivent dans le même temps que nous, mais aussi à ceux d’avant nous et à ceux d’après nous, comment réhabiter le monde et nous-mêmes ?

Cette édition 2018 des Rencontres Bandits-Mages repose sur une sélection d’œuvres issues des résidences de création au sein du réseau EMAP *.

Qu’elles explorent un réel tangible, imaginaire, fantasmé, inconscient, fabulatoire ou spéculatif, toutes ces œuvres, à l’esthétique et au propos très différents, convergent dans l’idée du soin, au sens de « prendre soin ». Dans les corps et dans la psyché, dans le logos et l’iconos, elles vont sous la surface, associant individualité et collectif pour raccommoder le tissu du monde.

aqua_forensic de Robertina Šebjanič & Gjino Šutić est une observation factuelle de la pollution chimique des eaux douces aussi bien que salées et de l’effet pervers des soins médicamenteux portés aux humains qui empoisonnent les créatures aquatiques. Quelle violence nous fait prendre autant d’antidépresseurs ?

Avec ArchaeaBot, Anna Dumitriu et Alex May explorent le registre spéculatif et confient à une nouvelle forme de vivant hybride, associant archaea (les plus anciennes formes de vie sur Terre) et robot, le soin de poursuivre l’évolution dans un environnement d’après le monde tel que nous le connaissons.

The Siren’s Dream d’Aleksandra Niemczyk, installation filmique à partir de l’œuvre de la peintre surréaliste Leonora Carrington, plonge dans l’inconscient et dans les visions psychiques et symboliques engendrées par des traumatismes et des crises émotionnelles.

Dans une approche queer, l’identité de la personne est au cœur du film-performance de Faster Than Light de Kentaro Kumanomido & Thomas Anthony Owen.

Chloé Galibert-Laîné & Kevin Lee présentent une étape de travail de The Bottled Songs of Lost Children sur le terrorisme dans les médias et les réseaux sociaux. Déconstruction de la sémiotique de ces images et vidéos de propagande, de leur circulation et re/dé-contextualisation, l’œuvre porte un regard réflexif sur la recherche universitaire en sciences humaines et sur l’attraction-répulsion que ces images suscitent.

Graeme Cole expose** Universal Ear, une installation filmique, dans laquelle le personnage de Harley Byrne espère enregistrer et rendre disponible en ligne « toutes les musiques du monde », l’utopie de la collection et de la préservation intégrales.

Paula Pin, dans une installation-atelier de bio-DIY permet une acculturation et une réappropriation des savoirs en matière de biotechnologies.

La circularité du lieu de l’exposition, l’ancien Château d’eau de Bourges, devient métaphore du passage fluide de la matière à l’inconscient, de l’individu à la collectivité, d’une science vernaculaire à une techno-science de pointe, de soi à l’autre, quelle que soit la nature de cet autre, vivant et non vivant, humain et non humain, dans une technozoosystémie ***.

Annick Bureaud, Paris, juillet 2018

* EMAP (European Media Art Platform) regoupe 11 organisations européennes : Ars Electronica, Bandits-Mages, FACT/Foundation for Art and Creative Technology, IMPAKT, Kontejner, LaBoral Centro de Arte y Creación Industrial, M-Cult, Onassis Cultural Centre, RIXC, WRO Art Center, Werkleitz Center for Media Art. Il organise les résidences EMARE (European Media Artists in Residence Exchange). EMAP/EMARE est soutenu par le programme Creative Europe de l’Union Européenne.
** Cette œuvre est exposée au Haïdouc.
*** Le zoosystémicien Louis Bec nous a quitté en juin. Il avait proposé, commenté et illustré dans une œuvre théorique et artistique qu’il faudra bien redécouvrir, le terme de technozoosystémie. J’aimerais savoir, comme lui, inventer des mots. Je vais simplement lui dire merci.

Annick Bureaud

Annick Bureaud est critique d’art, commissaire d’expositions et organisatrice de manifestations, chercheure et enseignante indépendante dans le champ de l’art et des technosciences. Elle est la directrice de Leonardo/Olats (www.olats.org), branche européenne de Leonardo/Isast (www.leonardo.info).

Elle a publié de nombreux articles et contribue notamment à la revue d’art contemporain Art Press. Elle est la co-directrice du recueil de textes Connexions : art, réseaux, media(Presses de l’Ensba, 2002) et l’auteure de Les Basiques : l’art « multimédia », ouvrage d’introduction à l’art des nouveaux médias (Leonardo/Olats, 2004).

Elle est l’organisatrice de colloques, séminaires et workshops parmi lesquels Artmedia VIII : de l’esthétique de la communication au net art, Paris, 2002 et Visibilité – Lisibilité de l’art spatial. Art et Gravité Zéro : l’expérience des vols paraboliques, projet en collaboration entre Leonardo/Olats et le festival international @rt Outsiders à Paris en 2003.

En 2009, elle est la co-commissaire de l’exposition (In)Habitable ? L’art des environnements extrêmes, Festival @rt Outsiders à la MEP/Maison Européenne de la Photographie à Paris. En 2012, elle est la commissaire de l’exposition Tales of a Sea Cowd’Etienne de France au PAV à Turin. En 2018, elle est la commissaire de l’exposition Neotenous Dark Dwellers (Lygophilia) de Robertina Sebjanič à Osmo/za, Ljubljana et de Raccommoder le tissu du monde, Rencontres Bandits-Mages à Bourges.

Elle a enseigné dans plusieurs écoles d’art et université en France (Ecole d’art d’Aix-en-Provence, Eesi – Ecole Européenne Supérieure de l’Image de Poitiers), et à l’étranger (School of the Art Institute Chicago/SAIC en 1999, Université du Québec à Montréal/UQAM en 2001).

Annick Bureau